God save the punks !

Quelle étrange époque qui nous produit des punks aux perfectos luisants et aux crêtes impeccables, plus occupés à se prendre en selfie qu’à se révolter. Où est passée leur crasse royale, la fulgurance, où est l’excès qui pulsait à leurs veines et dans leurs cris, la colère viscérale ? Qu’est-il arrivé à ces marginaux démesurément authentiques, pour qu’ils s’assoient sur les bancs jambes croisées ? Craindraient-ils une tâche sur leur jean ?

Je regarde ces visages lisses, absents. Retouchés sans photoshop. Non, décidément… Ce qui fait la vie n’est déjà plus là. Ils ne retiennent pas l’attention, le regard glisse sans effort sur ces fantômes en quête d’image, dont la source leur a échappé. Ils ne portent plus que la peau de l’animal, arborant la fierté stupide du chasseur qui croit retrouver son état sauvage.

Modernité. Les punks sont devenus des coquilles vides d’intensité, plus d’instinct ni de rage.
Écho du vide général. Ils n’effraient plus personne ; on leur offrirait même un caramel, tiens.

Mais il reste de l’espoir. Les nouveaux punks, assurément, sont ceux qui ont choisi la vie à la paresse ambiante. Ils crachent sur la perfection affichée, le positivisme en papier et la critique mal baisée. Ils emmerdent toujours les conventions et les trucs bien étudiés. Pas question pour eux de choisir entre raison ou intuition. Entre le roi ou le vagabond. Oh non ! Ceux-là ne sont pas du genre à se contenter de la moitié du monde, c’est le royaume tout entier qu’ils veulent ! Les caresses, le soleil, la pourriture, le matin, le gouffre, les parfums, les râles, la douceur, l’orage, la folie… ils jouissent du festin au complet.

Parce qu’ils ont la vision, la compréhension intuitive de ce qu’est la vie, il leur est impossible de se satisfaire uniquement d’un morceau. Obsédés, un peu fêlés, on les reconnait parce qu’ils sont prêts à tout pour ce rêve-là. À tout lâcher et à tout recommencer, parce que lorsqu’ils s’en rapprochent, ils sentent leurs cellules trépigner. Le corps sait, paraît-il, alors ils se laissent guider. Les doigts électriques, les pupilles dilatées, voilà des signes qui ne trompent pas.

C’est l’ingérable amour qui les réveille pour les prendre aux tripes. C’est la chair mendiante qui hurle et griffe – elle se débat la gueuse, elle lèche nos entrailles jusqu’à se faire entendre. Elle dit « ne sens-tu pas que je suis née pour être traversée par la vie ? »

Les nouveaux punks ne sont pas des durs à cuir, des frustrés du contrôle, c’est tout l’inverse. Ceux-là se pètent la gueule et se redressent en rigolant, parce qu’ils savent qu’une chute n’est rien à côté de la douleur de s’éteindre complètement. De vivre en se limitant. Ils savent qu’il va falloir s’armer d’amour et de courage, de rage et de vulnérabilité, qu’il va falloir assumer toutes les émotions humaines pour ouvrir la voie. Faire tomber les boucliers, secouer les âmes tièdes qu’ils vont rencontrer.

Parfois ils se demandent pourquoi c’est tombé sur eux, z’auraient préféré être cons que sensibles, tiens. Et puis non. Non en fait, tout plutôt que les cons ! Alors ils relèvent la tête et continuent leur tâche inutile. Nécessaire. Partager leur vision de l’humanité. La texture de la beauté. Seulement pour lui donner un visage, une réalité, pour que ça ne soit pas juste un personnage de fiction, il faut l’incarner.

Alors ils sortent au dehors et affichent leur timidité, leurs faiblesses, leur sensibilité. D’arrêter enfin de s’en cacher, ils découvrent avec étonnement que ça les libère. Ils se sentent renforcés. Et poursuivent donc avec leurs erreurs, leurs incertitudes, ils se mettent à crier leurs imperfections jusqu’à s’en faire un étendard, fiers qu’ils sont de leurs bleus. Un beau jour, ils trouvent une communauté de pirates qui, comme eux, a décidé de piller la morosité ambiante, de voler dans les voiles des navires trop installés. C’est la fête, eux qui se croyaient seuls et fous, voilà qu’ils sont plein. Quel beau bordel, ça va être !

Levant leurs verres, ils se marrent, parce qu’ils savent qu’ils peuvent bien raconter n’importe quoi, s’y prendre n’importe comment ; leur énergie parle pour eux. Elle se communique comme l’air s’engouffre par une fenêtre entrouverte. Le plus grand des emmurés ne saurait ignorer ça. Même tapis, le chant de la vie résonne encore en lui. Et en passant devant ces fêlés, il ne pourra s’empêcher de se dire « ces vauriens, qu’ont-ils de plus que j’ai loupé ? »

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