L’hypersensibilité, un état sans frontières

Depuis toute petite, on n’a jamais cessé de me répéter que ma sensibilité était une faiblesse. Et alors que ma sensibilité était considérée comme une qualité quand il s’agissait d’écouter les fardeaux des autres, de compatir sans protection aucune à leurs craintes et leurs souffrances, je me suis emplie des cathédrales de ténèbres dans lesquelles ils se barricadaient. J’ai porté sur mon dos des univers entiers de noirceur qui cherchaient à colorer mon âme de la même fumée.

Je n’avais pas de frontières et je recevais pleinement toutes les briques que l’on distillait dans mon sang. Mais pour les autres, ce n’était jamais assez. Il fallait me remodeler tout entier. De ma peau à mes organes, jusque dans mes os. J’étais à leur goût trop naïve, trop gentille, trop transparente pour ce monde dans lequel on m’avait déposé. Trop peu semblable à eux, finalement. Alors j’ai appris à me fondre dans le paysage, à jouer les caméléons en jonglant avec les couleurs des expressions, les odeurs des comportements. Je voulais leur ressembler, être acceptée et puis aimée, forcément.

Je vivais tout trop intensément. Je distinguais mal la différence entre mes expériences et celles des autres, alors je les vivais toutes uniformément. Comme si nous faisions partie du même terreau, du même noyau. Pour moi nous n’étions pas différents. Et puis petit à petit, on m’a appris à catégoriser, à compter, à séparer et encore tout un tas d’autres verbes que les adultes aiment à utiliser. Et j’ai compris qu’être adulte, c’était passer son temps à faire semblant, à tout calculer. Que c’était fatiguant de sans cesse devoir activer la machine à faire semblant et quel temps il m’a fallut avant de bien la roder… Parfois, quand elle marchait en pilote automatique, je me prenais presque à trouver ça plaisant, de vivre ainsi en toute légèreté. Et puis la réalité retirait tous ses masques, j’étais de nouveau submergée par les émotions et il fallait tout recommencer.

Avec le temps, j’ai appris à poser mes barricades, moi aussi. Ca devenait invivable, sans ça. J’avais fini par me dire que soit les autres étaient de meilleurs architectes que moi, soit leur sensibilité à eux était d’office en béton armé. Je voyais les choses tout en couleurs, en odeurs et en frissons. A fleur de peau. A force de maux, de mots, j’étais comme cette plante carnivore qui se referme dès qu’on la touche. J’ai fini par me refermer sans même qu’on m’effleure, le temps de trouver de meilleures défenses. J’ai pensé à faire croire que j’étais devenue muette (puisqu’ils ne veulent qu’un morceau de moi et bien ils n’auront rien du tout). Enfermer dehors les éclairs des autres pour qu’ils cessent de ricocher contre mon tonnerre. Mais le tonnerre grondait si fort qu’il ne voulait pas rester emmuré.

Alors j’ai laissé les tempêtes me traverser et j’ai tenté de naviguer dans les eaux troubles comme je le pouvais. Ma frêle embarcadère me semblait valoir tout autant que les galions cuirassés, sinon plus, car j’apprenais à débrouiller avec. J’en tirais de la fierté, de ma barque de clodo rafistolée. A chaque instant pourtant, je percevais le vide abyssal sous mes pieds et à chaque vague, j’écopais pour ne pas couler. Aujourd’hui, elle me semble enfin suffisamment solide pour affronter les marées. J’ai fini par trouver aux vagues des airs de berceuse, je les ai amadouées et je prends le temps d’observer les cieux défiler.

Je ne sais combien de temps je suis restée comme ça, à les contempler. Au bout d’un moment, les nuages m’ont confié, me semble-t-il, qu’ils soufflaient aussi dans mon âme sous forme d’émotions. Alors j’ai fermé les yeux et regardé le paysage de l’intérieur se former et se reformer selon l’humeur.

Soudain, je me suis demandée qui était en train de le regarder.

Et brusquement,
Tout s’est arrêté.

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