Quels ingrédients sont nécessaires pour te dépasser ?

Début septembre, j’ai suivi une initiation d’1h30 au cerceau aérien. Malgré mon vertige, j’ai toujours été fascinée par les activités aériennes. Mais jusqu’à récemment, je m’étais persuadée que ce n’était pas pour moi, que j’étais comme le serpent qui rêvait à un autre destin en observant les grues voler.

Je me souviens encore de l’excitation qui m’avait envahie lors de mon baptême de parapente il y a quelques années. Et de cette peur mêlée d’émerveillement qui m’avait étreint lors d’excursions en BTS avec un ami toiturophile, en crapahutant de nuit sur les hauteurs de Bordeaux. Je me souviens des bourrasques d’orage qui me soulevaient presque du sol dans mon enfance, du sentiment de liberté que m’inspiraient les feuilles dans le vent et la transe de tourbillonner sur la balançoire, lorsque je la laissais défaire ses tresses à toute vitesse. Je me souviens du trapèze accroché à l’arbre dans le jardin d’une amie de primaire alors que j’ai oublié à quoi ressemblait sa maison, et des centaines de minutes passées à grimper des montagnes, puis à contempler la vue qu’elles m’offraient. Je ne m’explique pas pourquoi je suis autant attirée par tout ce qui touche à l’air et la hauteur, c’est juste comme ça que les choses sont.

À la base, je ne voulais pas faire du cerceau aérien, c’était le tissu aérien qui m’attirait. Mais n’ayant pas trouvé de cours de tissu sur Lyon, j’ai fini par me laisser tenter par le cerceau qui semblait proche. C’est donc avec curiosité que je me suis rendue à mon premier cours, incertaine de ce que j’allais y trouver, mais rassurée que cette activité se pratique à des hauteurs plus raisonnables que le tissu.

Qu’ai-je découvert lors de cette 1h30 d’initiation ? Au-delà de l’évidente force et souplesse nécessaires à cette activité (pas de grâce ni de fluidité possibles sans ces deux pré-requis), un aspect m’a particulièrement captivé : le stress n’a pas sa place ici.

En effet, lorsque tu es sur le cerceau, tu n’as pas d’autre choix que d’être détendue, sans quoi celui-ci se met à trembler et tu te retrouves par terre avant d’avoir compris ce qui t’est arrivé. J’ai toujours eu du mal à dissocier la concentration du stress, en dehors de moments où j’étais parfaitement ancrée dans mon expérience présente. Je crois qu’on est tous un peu câblés pareil là-dessus, à moins de s’appeler Bouddha.

Etant donné mon vertige, j’aurais pu me dire que c’était chose impossible pour moi que de m’essayer à cette activité. Aussi est-ce une bonne chose que je n’ai pas eu connaissance de ça avant mon premier cours, car dans l’action, un autre phénomène a perlé à ma conscience : c’est précisément mon attraction pour la suspension et la peur qui y est reliée qui me permettent d’être intensément présente.

Êtes-vous déjà tombé amoureux de quelqu’un suscitant en vous passion et intimidation ? Le genre qui vous insuffle la force de déplacer des montagnes (qui vous paraissaient auparavant inaccessibles) tout en vous faisant sentir ridiculement petit, éblouie que vous êtes devant lui/elle ? Si c’est le cas, vous vous rappelez sûrement combien vous étiez présent et attentif au moindre micro-détail des moments passés en sa compagnie. Combien vos sens étaient sollicités pour ne rien perdre de ces instants. Combien, en dehors de ces moments, toute votre énergie était dirigée à vous dépasser et devenir meilleur pour être digne de cette relation, pour aller plus loin grâce à elle. Et bien voilà ce que le cerceau a réveillé en moi.

Je ne suis pas en train de vous raconter que j’ai trouvé la vocation de ma vie, loin de là. Comme toute passion, peut-être celle-là finira-t-elle par retomber aussi brusquement qu’elle est apparue. Cela importe peu. Ce qui est intéressant ici, c’est le processus qui l’a déclenché (et ce que cela m’apportera de vivre cette expérience le temps qu’elle durera). Si je n’avais pas eu le vertige, il est probable que jamais cette activité n’aurait eu tel effet sur moi. Cet effet, il est né de la combinaison de trois choses essentielles pour se sentir en vie :

– la conscience de ma fragilité, de la peur qui y est associée (tomber, être blessée, mourir)
– du plaisir, du désir (être suspendue dans les airs, tournoyer)
– un défi, quelque chose d’inconnu (un objectif qui me pousse à me dépasser)

Le défi contient en lui-même d’autres défis, ainsi que des bénéfices récoltés sur son chemin. Pour acquérir le niveau de maîtrise que j’estime satisfaisant, je vais devoir :

– m’entraîner régulièrement pour développer force, équilibre et souplesse
– m’alimenter en conséquence pour fournir à mon corps l’énergie dont il a besoin et lui donner toutes les chances d’y arriver
– moins fumer… ne plus fumer en fait, si je veux développer une endurance physique et cardiaque stable

J’ai toujours eu du mal à arrêter de fumer (deux essais à mon actif jusqu’à aujourd’hui) car étant naturellement en bonne santé et ayant les moyens de me payer mes clopes, le bénéfice immédiat que j’avais à en retirer m’a toujours paru « léger » en comparaison de l’effort requis. C’est le problème avec les êtres humains, il n’y a qu’au pied du mur qu’on trouve la détermination d’effectuer les changements nécessaires. Avant ça, nos priorités sont ailleurs.

Alors, dois-je attendre que l’on m’annonce un cancer pour me bouger, ou bien existe-t-il un autre moyen de trouver cette motivation ? L’autre moyen, c’est de trouver un objectif suffisamment excitant, important, pour nous donner envie de nous dépasser. Pour certains, ça sera le fait d’attendre un enfant, car alors ce n’est plus seulement leur propre santé qui est en jeu, pour d’autres, ça sera de gagner telle compétition sportive, pour d’autres encore, de gagner le cœur de quelqu’un. J’ai trouvé dans le cerceau ma propre motivation.

Tomber amoureuse de cette pratique artistique m’offre donc la perspective :

– de m’amuser en suspension dans l’air (careful, quand tu tournes avec le cerceau et que tu reviens au sol, ça fait comme la première fois que tu as bu de l’alcool dans ta vie)
– de mieux manger (plus équilibré, plus régulièrement)
– de (re)devenir non-fumeuse
– d’être en meilleure forme physique (plus souple, plus musclée)
– d’être en meilleure santé, avoir plus d’énergie
– de m’aimer et me respecter davantage
– d’avoir plus confiance en moi
– de nourrir la femme sensuelle en moi en lui donnant un espace où s’exprimer et l’honorer, pour me sentir belle et désirable
– d’être fière d’affronter mon vertige au quotidien et trouver ainsi le courage d’affronter d’autres choses qui me font peur, car cela devient à ma portée
– d’être soutenue par d’autres personnes dans cette évolution (les élèves et la professeure) et créer ensemble quelque chose de beau à la fin de l’année
– de m’exprimer créativement par le corps (ce qui m’a toujours attiré, même si je songeais plus à la danse jusque là) et de le faire sans pression, car c’est pour mon propre plaisir, ma propre satisfaction

Une fois tous ces bénéfices listés et bien en tête, comment ne pas être excitée à l’idée d’y retourner toutes les semaines ?

Vois-tu, le truc avec moi, c’est que je ne me suis jamais considérée comme une sportive. Et ce malgré le fait que toute ma famille le soit et m’y ai encouragée très tôt en me faisant essayer de nombreux sports. Dégoutée par l’esprit de compétition dans ma jeunesse (qu’un garçon m’ai fait manger du sable lors d’une course d’endurance alors que je ne courrais même pas contre lui, mais juste parce que j’allais le dépasser, m’a fait reconsidérer le côté fair-play du sport assez tôt) et le fait que l’on se moquait de mes capacités et de mon corps dans les sports de groupe, j’avais fini par me faire une raison : le sport n’était pas pour moi. Je n’avais ni l’esprit de cohésion du groupe, ni l’esprit de conquête, ni assez confiance en moi pour faire abstraction des autres.

Quelques fois, je m’y suis réessayée, mais le fait de ne pas me sentir à l’aise devant d’autres personnes (qui pourtant ne me jugeaient pas) me faisait abandonner rapidement. Finalement, je compris d’où venait le malaise et décidais de me remettre au sport ainsi :
– en en faisant 15min au réveil (facile à mettre en place, pas douloureux, pas d’excuse)
– 3 à 5 fois par semaine (régulièrement)
– chez moi, dans la solitude tranquille de ma chambre (sans jugement)

Pas longtemps, mais régulièrement, juste de quoi apaiser mes maux de dos et ne pas me noyer dans la paresse musculaire engendrée par nos modes de vie peu mobiles. A défaut d’avoir du matériel au début (je projetais alors d’aller vivre au Canada et ne voulais surtout pas rajouter le moindre poids à ma valise), j’avais commencé à me muscler avec des bouteilles de lait et des bouquins – ahah ! Je ne m’étais fixée aucun objectif à atteindre (parce qu’éprouver le sentiment de “ne pas être au niveau en sport” était un risque d’abandonner, je l’ai éliminé d’entrée de jeu – il serait toujours temps d’y revenir plus tard), sinon de noter tous les jours si je faisais du sport et si oui, combien de temps. Identifier mes freins personnels et trouver ma propre méthode pour les contourner et passer à l’action, voilà ce que j’ai fait pour me remettre au sport.

Les mois passants, ça devenait plus facile alors j’ai fait des exercices plus longtemps. Cela fait maintenant dix mois que j’ai commencé et je suis en bien meilleure forme physique qu’avant. Je fais presque du sport tous les jours (5 à 7 fois par semaine, moins la semaine de mes règles) et 30-45min sans difficulté. J’ai même recommencé à courir dehors de temps à autre… à 6h du mat, quand personne ne me voit ahah (la fille un peu trauma du sport) !

Je voulais en faire plus, car j’avais conscience de tous les bénéfices que cela pouvait m’apporter, mais je ne trouvais pas de cadre approprié pour moi, qui me fasse vraiment envie. N’ayant jamais trop été attirée par le fait de participer à une quelconque compétition ou même par le fait de faire du sport pour le sport, je ne voyais pas comment développer cela à un autre niveau sans perdre ma motivation en chemin.

En 2012, j’avais essayé de me mettre au Tai Chi et au Qi Gong, car il y avait dans ces pratiques une portée spirituelle et énergétique qui dépassait les bénéfices physiques. Ce n’était pas “du sport pour le sport”, donc je pensais pouvoir persister. Seulement, en plus de l’extrême lenteur des gestes, l’ancrage dans le sol m’était difficilement accessible (mon mental carburant à fond les 3/4 du temps) et je me sentais incapable, nulle encore, sentiment accentué par la dureté d’enseignement de ma professeure. J’avais fini par me dire qu’il serait intéressant d’y revenir dans quelques années, lorsque j’aurai moins d’énergie et d’agitation en moi. Après tout, il n’y avait guère de personnes de mon âge dans ces cours.

À ma grande surprise, en découvrant le cerceau aérien, j’ai trouvé un moyen bien plus stimulant de trouver mon équilibre et maintenir ma concentration. En effet, si je veux rester dans les airs, si je veux pouvoir évoluer avec fluidité et confiance dans mes mouvements, l’ancrage est obligatoire. Dans le Tai Chi ou le Qi Gong, si je ne suis pas ancrée, je vais juste gaspillée une séance dont j’aurais pu tirer de l’énergie et de l’apaisement intérieur, ce n’est pas grave. Dans le cerceau aérien, si je ne suis pas présente à moi-même, à mon corps, je tombe par terre.

On pourrait arguer que c’est risqué, surtout quand on a le vertige, mais lorsque la question de la survie est en jeu, on développe bien plus rapidement les capacités requises. Si être détendue et concentrée est nécessaire pour ne pas me blesser, mon corps devient naturellement en mesure de respirer et de trouver les bons appuis, même s’il n’en n’a pas été capable par le passé.

J’ai toujours trouvé les enseignements du corps d’une sagesse bien plus profonde, assimilable que celle de l’esprit, car enracinée dans la réalité de l’instant, pas flottant vaguement dans le mental. Qu’une pratique sportive puisse m’apporter des clefs pour saisir ce que je ne parvenais pas à atteindre autrement me réjouit considérablement. Si l’on m’avait dit il y a quelques années que je parviendrai à trouver mon ancrage au présent en pratiquant une activité aérienne… La vie, cette pote qui a toujours un trait d’humour là où tu ne l’attends pas !

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Et toi, as-tu une pratique sportive qui t’a permis de trouver des ressources pour d’autres domaines d’application de ton quotidien ? Si tu ne fais pas de sport, y a-t-il eu des moments dans ta vie où ton corps t’a soufflé quelques réponses en apparence simples, mais profondes ? Dis-le moi dans les commentaires.

À ce sujet, je t’invite à lire “Autoportrait de l’auteur en coureur de fond” de Haruki Murakami, que j’ai lu il y a quelques années. Il y fait un parallèle très inspirant entre sa pratique de la course à pied et l’écriture d’un roman. Tu penses que cet article peut intéresser quelqu’un ? N’hésite pas à le lui partager 😉