Le petit monstre qui est à l’intérieur

Parfois, au détour d’une lettre commencée puis déchirée, on se remémore malencontreusement des souvenirs que l’on aurait préféré ne pas rafraîchir si tôt à notre mémoire. Un peu comme lorsqu’on arrête de fumer. On aimerait évacuer cette pensée mal venue qui nous incite, tel un petit diable, à en reprendre une, juste une.

Dans ces instants-là se crée alors une distorsion étrange, presque schizophrénique, entre le nous d’avant et le nous futur. Entre celui que l’on a été jusque là et celui que l’on aimerait devenir. On aspire à être meilleur, à s’améliorer, à tirer le rideau de l’inconnu pour apprendre de ce qu’il y a derrière. On est excité à l’idée d’entamer un nouveau chapitre de notre vie. Mais cela déclenche rapidement la sonnette d’alarme.

Le petit monstre qui est à l’intérieur se met à grogner. Cette bestiole-là, l’inconnu, ça ne la branche pas trop. Elle préfère le confort de ses pantoufles usagées, quitte à ce que les trous lui donnent froid l’hiver. Et personne n’est plus dévoué qu’elle, en cas de changement, pour promouvoir les qualités de ses mules rapiécées. Si vous pensez ne pas parvenir à identifier vos peurs, tentez donc de supprimer vos vieilles béquilles pour voir. C’est le branle-bas de combat assuré. Tous les drapeaux se lèvent. La cacophonie mentale peut commencer. Prenez bien attention à cette petite voix, habile à se multiplier, s’adapter et même se faire oublier. Elle est celle de milliers. Sans aucun doute, la plus écoutée dans le monde entier.

C’est elle qui pose les limites à ne pas dépasser, qui définit les contours de votre personnalité. Si elle nous forçait à obéir directement, on lui rirait probablement au nez. Mais son boulot à elle, c’est le travail de sape détourné, répétitif et bien rôdé. Faire prendre des vessies pour des lanternes. Quand on essaie de résister, elle se fait entendre si fort que, si l’on a pas la force de lutter, il ne reste plus que le canapé pour accueillir le vide intérieur qu’elle va nous imposer.

A quoi bon, je ne vaux pas mieux que ça, vous entendez-vous répéter, sans réaliser que vous vous appropriez les paroles du petit monstre. Tu ne mérites pas cela, tu n’as pas suffisamment de persévérance ou de volonté. Tu n’es pas assez intéressant, performant ou même talentueux pour accomplir ça. C’était bien tenté, tu essaieras une autre fois. Tu as goûté à la zone d’inconfort, tu as vu que tu en étais capable, mais aujourd’hui n’est pas vraiment le bon moment, tu le sais. Tu es trop faible ou trop pauvre, pour viser si haut. Sortir de ce que tu connais et maîtrises, c’est quand même risquer de te vautrer.

De toute façon, tu as déjà déçu ton entourage, alors une fois de plus ou de moins… Pas étonnant que personne ne veuille de toi. Tu ne mérites pas d’être aimé. Ca ne vaut pas vraiment le coup, c’est un caprice de gosse ça, tu ferais mieux de rester réaliste et responsable. Il faut arrêter de rêver, maintenant ! Et voilà, encore une fois, tu as laissé tomber avant d’avoir terminé. Tu es nul, vraiment. Comment peux-tu croire encore en toi ?

Si vous commencez à l’écouter, la litanie est sans fin. Vous allez suffoquer. C’est le purgatoire en direct live. Mais vous n’êtes pas cette voix, puisque vous l’entendez. Cessez de vous associer à elle systématiquement. Dans ces moments où vous vous sentirez aspiré par elle, coincé, sans issue, rappelez-vous cela ; vous n’êtes pas elle. Vous pensez qu’elle vous connaît par cœur, comme une vieille amie ? Mais quel genre d’ami puant vous laisserait stagner dans la vase en vous jetant des cordes illusoires, espérant que vous vous emmêliez dedans ?

Je vous le dis tout net : nourrir le petit monstre, c’est l’écouter. Et bien que ce genre de créature tende morbidement à l’obésité, je peux vous assurer qu’elle n’est pas prête d’en crever. Le meilleur moyen de lui rabattre son caquet, c’est encore de l’imaginer comme une vieille ennemie d’enfance, le genre avec laquelle vous avez beaucoup de points communs (bien que votre fierté vous empêche foncièrement de le reconnaître). Celle qui usera de tous les stratagèmes pour vous décourager, jusqu’à détruire les atomes avec lesquels vous avez été constitué. Vous vous la figurez, ça y est ?

Si vous avez un minimum d’amour-propre, la dernière chose dont vous aurez envie, ce serait de plier face à cette harpie, pas vrai ? Et bien, cette vieille mégère, vous pouvez la remercier d’exister. Car elle est votre meilleure motivation pour progresser. Tout le monde sait bien que les superhéros ne sont rien sans leurs ennemis jurés. Il faut de l’ombre pour qu’il y ai de la lumière ! Maintenant que vous connaissez le secret, faites-vous plaisir ; la prochaine fois que vous entendrez le petit monstre s’agiter à l’intérieur de votre boîte crânienne, prenez un moment de recul et souriez-lui. Observez-le paniquer, comme un vieillard gâteux auquel plus personne ne prête attention. Compatissez.
Vous êtes libéré de son emprise.

Et toi, comment gères-tu les interruptions du petit monstre ? Dis-le moi dans les commentaires.
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