Processus créatif – Être dans le flux

Il y a peu je pensais aux circonstances dans lesquelles je me trouvais lorsque j’écrivais ou prenais des photos. Au premier abord, elles peuvent sembler différentes mais ne sont pourtant pas si éloignées dans leur processus.

Lorsque je ressens l’envie d’écrire, je ne me pose pas la question de quoi est-ce que je vais parler, généralement c’est une chose qui vient spontanément à moi, un ressenti ou une pensée, souvent les deux, créant un sentiment qui se détache. Qui m’apparaît particulièrement présent. Alors il faut que je m’isole, sans personne. Sans son. Si je ne le fais pas rapidement, ça disparaît comme c’est venu et quelques minutes plus tard, comme si je me réveillais d’un rêve ; ce qui paraissait clair a disparu de mon esprit, embrumé par des choses inutiles. Ne reste alors que le pâle reflet de la lumière qui m’était apparue et la frustration de l’avoir laissée s’échapper. Ce qu’il reste me semble terne, si terne, que je préfère ne pas creuser davantage pour ne ramasser que des miettes. J’y reviendrai plus tard. Je peux me ménager des espaces, des moments, pour permettre à ce flux de repasser, mais guère plus. Je me sens parfois impuissante face à son bon vouloir, mais j’essaie d’accepter. De faire le vide pour qu’il puisse être rempli. Ca demande beaucoup d’humilité de se rendre disponible sans rien attendre en particulier, de ne pas s’identifier orgueilleusement à ce qui nous traverse. Car dès que cette identification a lieu, on perd le fil et la communication est brouillée.

Lorsque je ressens l’envie de prendre une photo, je ne me pose pas de question technique, il faut juste que je prenne la photo. J’ai eu la chance d’avoir un appareil photo assez jeune et quelqu’un qui m’a poussé à faire des images. Je voulais un peu lui ressembler, d’ailleurs. Comme je n’osais pas montrer que je n’y connaissais rien (j’ai toujours eu un peu de fierté mal placée), dès que j’étais seule avec l’appareil, j’appuyais et tournais tous les boutons, encore et encore, jusqu’à ce que leur fonctionnement devienne un réflexe pour moi. Que lorsque je me retrouve devant quelque chose à saisir, je puisse être entièrement dévouée à sa contemplation, sans avoir à me poser des questions qui viendraient parasiter le tableau devant moi. Et de la même façon que je n’ai pas besoin de connaître le nom de tous les os qui sont dans ma main pour agiter mes doigts, mon appareil photo est devenu une sorte d’extension de ma vision, avec des fonctionnalités en plus.

On m’a dit toutes sortes de choses à propos de la motivation première qui pousse à photographier. La facilité à créer quelque chose, la rapidité à la fabriquer comme à l’apprécier, la nécessité de contrôler l’instant en le capturant, le besoin de figer les choses pour les sauvegarder de la mort ou de l’oubli… Je ne savais pas trop où me situer jusque là. Tant sur mes motivations que sur ce que je photographiais. Tout cela était un peu flou, incertain.

Et il y a quelques heures, un ami m’a demandé au téléphone si je savais ce que je voulais laisser au monde, s’il ne devait y avoir qu’une seule chose qui reste après ma mort. Je lui ai répondu après un bref silence.

J’aimerais laisser une trace de ce que je pense être ma vision de la beauté.

Ca m’aide à prendre du recul, me rappeler qui je suis. Il ne s’agit pas tant de me souvenir de ce que j’ai traversé que de ce qui m’a traversé lorsque j’étais en vie. C’est comme un jeu de piste. Il y a tellement à contempler en ce monde, une vie ne suffirait pas à tout capturer, assurément. On ne peut laisser qu’un extrait, quelques morceaux du puzzle et confier à d’autres le soin de continuer avec leur propre vision. Souvent je me torture en me demandant à quoi ça sert, vers quoi ça tend, tout ça… Il y a tellement à faire que je me sens submergée par cette beauté. Comment pourrais-je l’embrasser dans sa totalité, elle qui se morcèle dès qu’on tente de la capter ?

Pourtant, lorsque vient le moment où j’ai envie de faire une photo, tous ces doutes s’effacent et ne laissent place qu’à l’instant. Mon mental s’éteint subitement, ne reste que l’intuition qui sait toujours ce qu’elle a à faire. C’est à peu près tout ce que je sais de moi, en fait ; la nécessité urgente et impériale qui survient quand ces moments viennent à moi. Ca, je sais que c’est vrai. Car à cet instant-là, je ne respire plus, je n’existe plus, le monde et le temps ne s’écoulent plus. Ca fait Boum. Un battement de cœur à l’envers. Et puis ça repart. Comme une horloge qui passe au jour suivant.

NB : ce texte date d’il y a quelques années déjà, mon processus s’est affuté depuis et je fais nettement moins de photos, mais j’ai quand même décidé de le partager ici, car le fond reste le même.

Et toi, comment se passe ton processus créatif ? Quelle est ta/tes motivation(s) pour créer ? Dis-le moi dans les commentaires. Et si tu penses que cet article peut intéresser quelqu’un, n’hésite pas à le lui partager 😉