You better don’t mess with the wrong bitch

Lundi soir en rentrant de ma séance de cerceau aérien, je me suis faite agresser. Pas un truc déplacé, ambigu, mal assumé, qui nous met comme un doute. Non là c’était physique, violent et totalement inattendu.

J’ai croisé sur ma route un type qui avait bu. Avant même de passer devant lui, j’ai senti qu’il valait mieux que je change de trottoir, mais je ne l’ai pas fait, parce que j’étais en train d’écouter une chouette musique au casque, que j’étais de bonne humeur et que malgré cette sensation de danger fugace, j’ai décidé de poursuivre sur ma lancée. Je crois aussi que j’ai toujours eu un côté fier en mode “si c’est ce que tu attends, ne compte pas sur moi pour te montrer que j’ai peur.”

Le type m’a arrêté pour me raconter sa vie, et je l’ai interrompu à mon tour pour lui dire que je devais rentrer car on m’attendait pour dîner. J’étais claquée, j’avais mes règles, je n’avais pas l’énergie disponible pour l’écouter. Je n’avais qu’une hâte, c’était de rentrer au chaud chez moi pour me poser.

Il s’est mis à insister, a commencé à être tactile, je lui ai demandé de ne pas me toucher et je lui ai répété que je n’avais pas le temps de discuter. Ca l’a énervé, il a vrillé et m’a agrippé fermement par les bras en me secouant par dessus les quais de Saône. Pour moi qui ai le vertige, apercevoir le fleuve en crue en contrebas a suffit à me crisper instantanément. La peur commençait à me paralyser.

Je lui ai hurlé de me lâcher mais il hurlait par-dessus, vociférant que les femmes ne l’écoutaient jamais, lui qui avait bon cœur (ben oui, tiens, pauvre homme…), et que tout ce qu’il voulait, c’était trouver une femme pour fonder une famille et que ses parents soient fiers de lui.

Non mais sérieusement ? Est-ce que ce type s’entend parler, là tout de suite ? J’ai senti monter une rage en moi, une rage comme rarement j’en ai connu, une rage comme si d’un coup, je me connectais à toutes les femmes ayant subi des abus mais n’ayant pas su ou pas pu réagir pour se défendre – moi compris.

Il m’a attiré vers lui pour essayer de m’embrasser et j’ai laissé toute cette rage m’envahir pour me donner la force de réagir. Je me suis libérée de son emprise (merci à mes cours de Tai chi de 2012 qui sont revenus brusquement à ma mémoire corporelle) et je l’ai frappé d’un grand coup de genou dans les couilles.

« Mais tu es complètement malade ! ai-je hurlé quand il a touché terre. Est-ce que tu te rends compte que tu étais en train de m’agresser, là, alors que je ne t’ai absolument rien fait ? » Au-delà de la douleur et de la surprise, j’ai vu passer dans ses yeux, l’espace d’une seconde, qu’il venait de réaliser ce qu’il s’était passé. J’ai lu de la culpabilité.

Alors je me suis retournée et j’ai marché très très vite pour rentrer, en mettant Rebel Girl des Bikini Kill dans mes oreilles pour terminer de vivre ma colère et cette montée d’adrénaline. Je ne me suis pas inquiétée qu’il me suive, car j’avais vu son regard changer et je pense qu’il est resté à terre un moment, le temps d’intégrer ce qui venait d’arriver.

Ca n’avait pas l’air d’être le genre d’homme habité par la colère et la violence en permanence, juste un type qui a passé une très mauvaise soirée et est parti en live à la première occasion qui lui a été donné. Je crois que l’un comme l’autre, on a chacun été surpris de voir de quoi on était capable ce soir-là, pour le meilleur comme pour le pire.

J’ai toujours détesté la violence, j’ai reçu beaucoup de coups dans ma jeunesse. Parfois chez moi, parfois à l’arrêt de bus, souvent à l’école, pendant de nombreuses années que j’ai encaissées en silence en cultivant un profond sentiment d’injustice. J’ai longtemps été ce qu’on appelle une tête de turc. Je ne restais pas sans me défendre, mais je ne savais pas comment m’y prendre non plus.

Ignorer ne résolvait rien, répondre verbalement non plus car je n’avais pas les punchlines idéales pour remettre les autres à leur place ou les destabiliser. Je ne savais pas me battre, je n’avais pas de force, pas de technique, juste une rage et l’envie de ne pas rester à terre, de ne pas me laisser humilier. Alors je me relevais sans cesse pour reprendre des coups, jusqu’à ce que l’épuisement me fasse abandonner. Et alors je devais endurer qu’on me traite de moins que rien, de nulle et de ratée.

Encaisser, c’est un truc que j’ai bien appris à faire. Utiliser ma colère pour développer ma volonté et ma persévérance dans d’autres domaines de ma vie aussi. Peut-être que je ne sais pas me battre, mais tu vas voir, je vais te prouver que je vaux quelque chose et dans quelques années quand tu me recroiseras, tu te demanderas comment est-ce que tu as pu passer à côté de qui j’étais. Et à ce moment-là, moi je ne te verrai même plus. Alors merci de me donner du fuel aujourd’hui pour me transformer. Voilà le genre de pensée qui m’a habité pour survivre à ces années-là, quand je n’étais pas convaincue d’être une nulle et une ratée, à force de me l’entendre répéter.

A cause de tout cela, j’ai longtemps eu du mal avec l’extériorisation de la colère. Lorsque je la ressentais, je la contenais presque toujours jusqu’à la retourner contre moi. Parce que « c’est mal, ça fait faire ou dire des choses sous le coup de l’impulsion qui ne peuvent ensuite jamais être vraiment réparées. » Mais la colère n’est pas seulement une énergie de destruction. Elle est aussi, correctement utilisée, une énergie de protection.

Elle est une information que tu reçois de ton corps pour te dire que quelqu’un vient de passer outre tes limites et d’envahir ton territoire, ton espace vital. Que ce soit une attaque physique, psychologique ou énergétique, le sang afflue dans tes bras jusqu’à tes mains et tu reçois dans le même temps une décharge d’hormones (dont l’adrénaline) pour te filer toute l’énergie nécessaire afin de réagir.

La colère te donne le courage de dire non.
Elle te permet de déceler et exprimer tes limites.

On aurait tort de vouloir l’étouffer, surtout en tant que femmes. Il nous faut apprendre à l’accueillir comme une amie, une énergie guerrière qui nous permet de communiquer notre position, de rester ferme dessus et, au besoin, de nous défendre, si celle-ci n’est pas entendue.

Le développement personnel et spirituel sont des domaines qui nous inclinent beaucoup à écouter, comprendre et compatir davantage, et ce sont là des choses essentielles, mais il l’est tout autant de faire les choses dans l’ordre et de commencer par la base : savoir se faire entendre et respecter. Savoir s’écouter et se respecter soi-même, en fait.

Parce que bon, c’est bien sympa, mais en tant que femme, on est éduquées depuis notre plus tendre enfance à écouter les besoins des autres. Donc avant de chercher à développer davantage ce côté-là, il serait plus logique de rééquilibrer la balance en premier lieu, sans quoi on va se réveiller un matin avec plus d’énergie du tout sans comprendre comment c’est arrivé. Tu ne peux pas offrir aux autres ce que tu n’as pas déjà. Pas de manière désintéressée en tout cas.

Peut-être as-tu tellement appris à prendre sur toi que tu te dis parfois pour te rassurer qu’à ton enterrement, les gens loueront ta bienveillance et ton dévouement. Soyons honnêtes ; si tu vises une carrière de martyre canonisée, tu devrais mettre les bouchées doubles maintenant, parce que tu as du retard à rattraper pour égaler ceux et celles qui t’ont précédé.

Si ce n’est pas ton cas, et que tu as le sentiment que le monde ne comprend pas tes efforts ni qui tu es, il est peut-être temps que quelqu’un te le dise : c’est à toi de dire au monde qui tu es et ce que tu veux. Personne ne viendra le faire à ta place.

Et c’est chiant, c’est fatiguant, parce qu’on aimerait tous qu’il en soit autrement, mais c’est ainsi. Oui ça demande du courage, oui c’est beaucoup de responsabilités, mais c’est aussi une chance immense. Parce que cela signifie que tu es seul maître à bord pour décider.

Et si tu n’es pas actuellement entourée des bonnes personnes pour te soutenir dans ce changement intérieur, sache que c’est seulement lorsque tu feras le choix d’abandonner celui ou celle que tu n’es pas vraiment que tu commenceras à attirer le soutien dont tu as besoin.

Avant de naître à une nouvelle part de soi, il faut accepter de mourir à l’ancienne. C’est ce sentiment de perte qui génère de la peur et de la souffrance, mais dès l’instant où tu l’embrasses, tu seras soutenue, rattrapée dans ton saut vers l’inconnu. D’une manière qui te surprendra sûrement, alors n’hésite plus : fonce.

Après m’être faite agresser lundi soir, je suis rentrée et j’ai posté un statut Facebook à ce propos, parce que j’éprouvais le besoin d’en parler. Ca m’a fait réaliser que, malgré la surprise et la peur qui m’avaient envahi, j’avais été capable non seulement de réagir, mais en plus de me défendre et même, pour la première fois de ma vie, de gagner un combat. J’avais pu me battre pour ma survie face à quelqu’un de physiquement plus fort et en ressortir non seulement vivante, mais gagnante.

Gagnante, voilà encore un gros mot pour les femmes, ça induit le besoin de prouver notre supériorité sur l’autre, ça montre notre immaturité et ça, bouh, qu’est-ce que c’est mal ! Mais fuck. Est-ce que pour autant, ça m’a fait perdre le contrôle de moi, donné envie de le tabasser à mort, de l’humilier, ou d’aller frapper ensuite d’autres personnes pour le plaisir de les vaincre ? Non. Est-ce que, malgré ma robe en dentelle, l’espace d’un instant, je me suis vue porter une veste en cuir et marcher la tête haute en mode supra badass ? Carrément. Et j’ai bien kiffé. Et je l’ai crié haut et fort pour célébrer cette victoire.

Non pas sur ce type, mais sur la jeune fille douce et sans défense que je me croyais être jusque là. Parce qu’à ce moment-là, je me suis sentie soutenue par des générations entières de femmes qui n’avaient pas eu l’occasion de riposter, et toute leur rage et leur puissance se sont canalisées dans le coup que j’ai porté. Parce que cet évènement a marqué le jour où je suis devenue une femme qu’on est pas prêt de ré-emmerder dans la rue.

Ce n’est pas les autres qui nous empêchent de nous défendre et de nous faire respecter, mais notre foi en la capacité que nous avons à le faire, parce que nos valeurs, principes et croyances font barrière. Nous devons nous réapproprier des émotions comme la colère car si nous continuons de l’étouffer en craignant son pouvoir destructeur, nous nous privons de la possibilité de nous faire entendre et respecter.

Chaque émotion a son utilité, recèle un pendant positif quand elle est équilibrée et négatif quand elle est déséquilibrée, c’est-à-dire en excès ou en déficit. Apprendre à les maîtriser, ce n’est pas les réprimer, c’est comprendre le rôle qu’elles ont, entrevoir nos croyances vis-à-vis d’elles et s’entraîner à les accueillir pour réagir en accord avec nous-même à chaque instant.

En tant que femme, nous avons besoin d’écouter notre colère si nous voulons trouver notre juste place. Exprimer nos limites et notre désaccord ne fait pas de nous quelqu’un d’égoïste, d’impulsif ou de violent. On peut être douce et bienveillante tout en sachant se faire respecter. C’est d’ailleurs ainsi que l’on préserve son énergie et que l’on peut continuer d’offrir au monde le meilleur de nous-même.

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Et toi, quel est ton rapport passé et actuel à la colère, l’expression de tes limites, de ton désaccord ? Dis-le moi dans les commentaires. Tu penses que cet article peut intéresser quelqu’un ? N’hésite pas à le lui partager 😉